Littérature contemporaine
neuvième série

LA JUSTICE

Poésies par divers auteurs dont
(extraits)

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Publiées par Évariste CARRANCE

Bordeaux
au secrétariat des concours poétiques
92, Route d’Espagne

D’après Gallica.


 

page 67

LA FRANCE

AEquam memento rebus in arduis
Servare mentem, non secus in bonis
Ab insolenti temperatam
Laetitia…
HORACE

I

Après avoir dompté le préjugé gothique,
Et l’hydre féodale, et le satan biblique
Qui rapetissaient l’homme en des dogmes étroits ;
Après avoir d’un geste, ô sublime colère !
Rompu la chaîne énorme, abjecte et séculaire,
   Qui l’attachait aux rois !

Après avoir détruit la terrestre géhenne,
Où, depuis l’âge d’or, la vieille race humaine
Se tordait dans la brume et la fange et le feu ;
Après avoir ouvert à la science ailée
Une route infinie, une route étoilée,
   Qui monte jusqu’à Dieu !

Après avoir semé d’un souffle les pensées
Que vingt peuples avaient avec peine entassées,
Pendant mille ans de nuits, au fond du crâne humain !
Après avoir franchi les zones étonnées
En trois pas, et conquis, en trois grandes journées,
   Le vieux monde romain !

Après avoir foulé l’échine colossale
De l’Europe soumise, inclinée et vassale,
Et, comme les Titans, escaladé les Cieux,
Lasse et superbe, un jour, la France ivre de gloire,
S’endormit au sommet le plus haut de l’histoire,
   Presque au-dessus des dieux !

II

Ce fut là son malheur. Se sachant immortelle,
Elle monta trop haut, sans songer que son aile
   Pouvait fondre au soleil !
Et que les majestés qu’elle avait abaissées,
Pour reprendre à ses pieds leurs couronnes brisées,
   Épieraient son sommeil !

Elle dormit longtemps : ce fut là sa faiblesse.
S’éveillant, un matin, sur son lit de mollesse,
   Elle aperçut un nain,
Qui, de l’aigle ayant pris le plumage et la forme,
L’étouffait dans sa serre âpre, immonde et difforme,
   Et lui rongeait le sein !

Elle était déjà froide; et ses membres livides
Annonçaient que sa tète et sa veine étaient vides ;
Son œil était sans feu !
S’éteignant à son tour au fond d’un corps débile
Son âme à moitié morte, insensible et stérile,
   Avait perdu son Dieu !

Et son poing qui, jadis, dans la brillante arène,
Tenait l’épée auguste, épique et souveraine,
   De l’an quatre-vingt-neuf ;
Son poing qui remuait les foules et les sphères,
Portait un nouveau monde et lançait des tonnerres,
   De sa force était veuf !

III

Et l’on vit, une nuit, à sa poitrine nue,
Grimper avec lourdeur une immense cohue
   De bas et hauts valets ;
Qui, hideux, pressuraient ses mamelles stériles ;
Et qui, pour assouvir leurs rages puériles,
   Lui donnaient des soufflets !

Elle but cet outrage, hélas! jusqu’à la lie !
Car son cœur presque mort et son âme amollie
   Ne sentaient plus l’affront !
Et l’on vit, ô douleur ! cette auguste ruine,
Les yeux fermés, passer sous la fourche caudine,
   En courbant son.grand front !

IV

Oh ! c’était trop de honte ! Elle en fut suffoquée !
Et, comme une lionne en son antre traquée,
   Regardant ses petits,
Qui, blessés et mourants se traînaient autour d’elle,
Elle toisa dans l’ombre, au feu de sa prunelle,
   Ses nombreux ennemis !…

Puis, redressant la tête, et comme électrisée,
Recueillant les tronçons de son âme brisée,
   Dans un sublime effort,
Elle se ressouvint qu’elle était immortelle,
Et que son fier génie avait encor son aile,
   Et que son bras fut fort !

Puis, demandant au peuple une herbe souveraine,
Elle a pansé sa plaie; et, la face sereine,
   Comme un convalescent,
Libre, elle a retrempé dans sa source première
Ses membres épuisés; puis, en pleine lumière,
   S’est fait un nouveau sang !

V

Aujourd’hui son œil clair voit, sur les monts, éclore
Du soleil de demain la bienfaisante aurore,
Qui rajeunit sa foi, son cœur et son cerveau !
Sa santé refleurit, sa blessure se ferme,
Et son âme renaît féconde, ardente et ferme,
   Aux rayons de ce renouveau !

Alors poussant du pied le pygmée à l’œil fauve,
Qui la convoite encor, du fond de son alcôve,
Après l’avoir livrée à trente ans de douleur,
Elle dit à ce nain couvert de l’or des traîtres :
« Retire-toi, maudit ! je ne veux plus pour maîtres
   Que Dieu, mes enfants et mon cœur ! »

VI

Ô France ! sois bénie, en ton épreuve auguste !
En te frappant, le Ciel voulut te faire juste !
C’est ainsi que toujours il forme ses élus.
Le souffle évangélique est sorti des ruines !
L’émancipation eût son nimbe d’épines !
   Nos maux font nos vertus !

Maintenant accomplis, austère et délivrée,
Ta noble mission sur la route sacrée,
Sans rappeler, hélas ! sur ta tête des rois !
Souviens-toi bien qu’étant souveraine toi-même,
Tu rampes en souffrant un autre diadème
   Au-dessus de tes droits !

En regardant rôder, autour de ta grande âme,
Les fauves majestés à l’appétit infâme,
Qui vivent de ton sang, de tes pleurs, de ta chair,
Et qui, depuis Clovis, te traînent sur des claies,
Ô France ! Souviens-toi de tes anciennes plaies !
   Ah ! souviens-toi d’hier !

Victor BONHOMMET
Sarthe


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