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DE

L’HISTOIRE DES PROLÉTAIRES

LE QUATORZE JUILLET
 

Quatorze juillet page 1

Le Quatorze Juillet fut en grande partie,
la victoire des classes laborieuses.
Michelet.

Gloire à qui le premier perça les noirs
repaires de la Bastille.
Barthélemy.

I

Le Quatorze Juillet, jour du travail immense,
Qui de l’esprit humain fit germer la semence,
C’est notre fête à nous, nous les fils des vilains !
Humbert, l’humble horloger, Dubois le simple garde,
Tournay le forgeron, que Mars jaloux regarde,
Ont bu de nos douleurs tous les calices pleins !

Célébrons donc ce jour qui sur les blanches cimes,
Est venu couronner les fronts les plus infimes,
Avec tous les plus beaux rayons de Messidor !
Célébrons ce midi si plein de notre gloire,
Et oui, sur les sommets, les plus hauts de l’histoire,
Grava des noms du Peuple en grandes lettres d’or.

Célébrons, célébrons, l’artisan héroïque,
Qui, les bras nus, entrant dans l’arène publique,
Avec le Despotisme a lutté corps à corps !
Chantons cet humble qui, défiant le vieux monde,
A mis son pied hardi sur la Bastille immonde,
Et frappé, le premier, ce champion des forts !

II

La Bastille, prison aux huit tours sépulcrales,
Où les voix des vivants se changent en longs râles,
La Bastille, repaire où les rats, tour à tour,
Ayant l’instinct du fauve, ont, comme le vautour,
Dévoré le grand cœur de la France vassale ;
La Bastille était là, sinistre et colossale,
La tête dans la nue et les pieds dans le sang,
Comme un bandit énorme et toujours menaçant !
Elle était là debout, sous ses noires cuirasses,
Entr’ouvrant de ses tours les huit gueules voraces.

Quatorze juillet page 2

D’où des Français happés ne sortaient que les os !
Elle était là cuvant les pleurs et les sanglots,
Quand Dumoulin Camille, ému par la souffrance,
Sentit gronder en lui ta grande voix, ô France !
Portant ton fier génie à son front étoilé,
Il montra la Bastille au peuple rassemblé.

— «  Ô Peuple ! cria-t-il, sors enfin de ta chaîne !
« Puis, ensemble, marchons vers la sombre géhenne,
« Où le sage, où le juste, où les cœurs les mieux nés,
« Deviennent des martyrs, deviennent des damnés !
« Vers ce géant du mal, sans cervelle et sans âme,
« Portons, sans peur, le fer, et, s’il le faut, la flamme ! »

Tout le peuple entendit cette vibrante voix,
Et, mille flots humains s’élevant à la fois,
Comme un vaste Océan grossi par les tempêtes,
Vinrent mugir aux pieds des tours à hautes têtes !
C’était bien ! C’était beau ! Ce courage était grand !
Mais, qui va sur le gouffre, au Monstre dévorant,
Jeter le gant hardi ? Qui, vers la bête immonde,
N’ayant comme David, pour arme qu’une fronde,
Marchera le premier ? Qui bravant mille morts,
Dans les gueules de l’hydre osera mettre un mors ?

Cette audace sublime effraye la pensée.
Les clairvoyants, les preux, la trouvent insensée !
Thiriot, délégué par les prudents bourgeois,
Dit : « N’abordons ce montre, amis ! qu’avec la voix !
Voyez cette forêt d’armes autrichiennes,
Ces hordes d’Allemagne, âpres meutes de chiennes,
Qui flairant votre race, attendent le signal
Pour faire avec vos chairs un festin infernal !
Voyez tous ces soldats farouches, insatiables,
Brandir leurs glaives nus vers vos corps misérables,
Qui n’ont pour se défendre hélas ! que des bâtons !
Voyez les vous pousser, vous les pauvres moutons,
Vers les bouchers Lambesc, Bensenval et Broglie,
Qui demain, aux gibets pendront votre folie ! »

Ce discours glacial d’un esprit qui recule,
N’entra point au cerveau du Peuple, cet Hercule.
Il sentit lui ce Peuple, en sondant son grand cœur,
Qu’un petit, quand il veut, peut être un grand vainqueur !
Et fier de ce penser épique, auguste et mâle,
De son flanc vaste il vit sortir un homme pâle,
Un homme en carmagnole et peut-être en sabots,
Mais qui portait au front l’étoile des héros.
Cet homme plein du dieu qui l’inspire et l’emporte,
Dit : Je vais provoquer la Bastille à sa porte.

Quatorze juillet page 3

Demain j’enchaînerai les foudres de ses tours ;
Demain s’écroulera cet antre des vautours !
Comme un David biblique, affrontant seul la bête,
Demain je frapperai la géante à la tête !

À peine a-t-il parlé qu’un autre Adamastor,
Au torse formidable, à la voix d’un stentor,
Se montre en émergeant du sein des multitudes.
« Retire-toi, dit-il, ne franchis pas le seuil
De ces lieux pleins de morts comme un vaste cercueil !
C’est un enfer où l’homme, hélas ! quand il y tombe,
Lis : Ici plus d’espoir ! Ici s’ouvre ta tombe !
Puis, n’entends-tu donc pas de Breteuil ces cris :
Si vous passez ce seuil, je brûlerai Paris !…

Notre héros pensif, écoutant peu l’oracle,
Se sent plus grand devant le gigantesque obstacle !
Plongé dans les vapeurs de son âme qui bout,
Il ne voit point la mort, tout près de lui, debout !
Il ne voit que toi seule, ô France ! qui lui crie :
Viens, viens me délivrer de l’ignoble furie,
Qui plongeant dans mon sein ses griffes de cancer,
Boit mon sang le plus pur et dévore ma chair !

C’en est fait à la voix auguste de la France,
Les yeux remplis d’éclairs, notre héros s’avance ;

Il s’élance et d’un bond superbe et surhumain,
Il monte au pont-levis une hache à la main ;
Il toise la Bastille énorme et redoutable ;
Il s’attaque au granit, lui, humble grain de sable,
Et, devant les canons aux vingt gueules d’airain,
Il frappe, il frappe encor… Puis, d’un bras souverain,
Mutilant du colosse et l’échine et le ventre,
Il s’accroche à cette hydre, il pénètre en son antre,
Où la mort a posté sa sombre légion.
Là, narguant cent bourreaux, d’un geste de lion,
De l’immense Bastille il soufflète la face ;!!!

Paris s’émeut devant cette sublime audace !
Et l’âme du héros si belle en son essor,
En montrant sous le ciel comment on vainc le fort,
Fit battre des bourgeois la belliqueuse artère !
L’âme de l’homme obscur, de l’humble prolétaire,
Qui venait de montrer comment on devient dieu,
Passa dans tous les cœurs, les brûla de son feu,
Et poussa tout Paris dans un assaut suprême…

La Bastille, prison que le grand Condé même,
N’avait pu prendre avec ses preux fleurdelysés,
Avec le Dieu biblique et les canonisés,
La Bastille oscilla sous le vent de colère
Du peuple amoncelé qui s’était fait cratère !

Quatorze juillet page 4

La Bastille, terreur des nobles factions,
Fut prise par la Foule aux bras nus, en haillons,
La Foule aux maigres flancs, la Foule à face blême !
La Bastille tomba… Puis son noir diadème,
Brisé par tes cents mains énormes, ô Paris :!
Ne fut plus dans un coin qu’un immense débris !
Ses donjons éventrés, ses entrailles de pierre,
Roulèrent dans son gouffre en ferraille, en poussière !
Ses murs cyclopéens et ses portes de fer,
Ses cachots empestés, ses soupiraux d’enfer,
Sous les puissants leviers du peuple s’abîmèrent
Avec un bruit qui fit que tous les rois tremblèrent !

C’est ainsi que périt la Babel de granit,
Où le crime avait fait son formidable nid !
C’est ainsi qu’un vilain a, de ta grande armée,
Fait jaillir l’étincelle, ô France bien aimée !
Qui fit évanouir sous ton pied souverain,
L’antre du Despotisme et ses foudres d’airain !
C’est ainsi qu’un manant, qu’un humble mercenaire,
A pris aux potentats, le premier, leur tonnerre !
C’est ainsi que ce preux qui, hier, n’était qu’un chien,
Pour ces princes français nés d’un sang autrichien,
A fait, en insufflant à tous son souffle épique,
Éclore un peuple qui dans son vol magnifique,

Après avoir été le serf des cabanons
Est l’égal aujourd’hui des dieux des Panthéons !

III

Chantons donc ce héros, chantons-le sans relâche ;
Chantons, chantons Tournay, car c’est son coup de hache,
Qui frappa de stupeur les tyrans hébétés !
C’est Tournay qui sauva, par son geste d’archange,
La Révolution encore dans son lange,
Et, dans leur lit d’enfant, toutes nos libertés !

Du beau jour de Juillet chantons l’éclat, vous dis-je,
Car ce jour rayonna sur le plus grand prodige,
Qu’ait accompli, ci-bas, l’âme du genre humain !
Chantons ce chaud midi qui fit le prolétaire,
Plus grand dans l’azuré du cycle humanitaire,
Que César ou le pape une sphère à la main !

Juillet 1882*,
Victor Bonhommet.

*peut-être paru dans L’Avenir


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